Ayant adoré le visual novel The Coffin of Andy and Leyley, j’avais envie d’explorer l’univers de sa créatrice Nemlei en lisant ses précédentes œuvres, toutes également au même format. L’objectif est de mieux comprendre comment elle en est venue à écrire ce titre aussi brillant que controversé. en dégageant des thématiques centrales dans le travail de l’autrice.
Ce sont donc un total de cinq visual novel que je vous propose découvrir ci-dessous. Chacun possède son univers propre, mais tous partagent des thématiques communes faisant office de fil rouge dans une cohérence artistique globale, oscillant entre humour noir et macabre.
Nemlei
Tout d’abord, qui est Nemlei ? Il est difficile de trouver des informations sur la personne derrière le pseudo, tant elle souhaite rester discrète. Nemlei est en réalité le nom de sa société, qu’elle utilise comme pseudo. Mais n’ayant aucun nom sur les réseaux pour se définir, les fans l’appellent Nemlei par défaut. On sait seulement qu’elle est une développeuse finlandaise. Elle s’est fait connaitre à travers le NaNoRenO, un concours de production de visual novel, où elle publia ses premières productions, rencontrant un beau succès. Très probablement à la suite d’un doxxing lié à la popularité de The Coffin of Andy and Leyley, Nemlei se retira de tous les réseaux, emportant avec elle ses projets présentés ci-dessous. Depuis, ses droits ont été transférés à la société Kit9 Studio, géré par elle et son conjoint, où elle y travaille sur la suite de The Coffin of Andy and Leyley.
Jack-In-A-Castle
Jack-In-A-Castle est un visual novel sorti sur PC le 23 mars 2019. L’histoire est narrée du point de vue de Marion Marionnette, un garçon (oui) envoyé pour enquêter discrètement sur la disparition du roi de Toyboxian, dans un château aujourd’hui déformé par les ronces. Il y sera alors employé comme bonne à tout faire par Jack, un diablotin excentrique officiant comme second du roi. Marion fera également la connaissance de Bunnie et Sylvester, formant un trio avec pour ambition de découvrir ce qu’il s’est réellement déroulé ici.
Comme tout bon visual novel, les choix du joueur influent sur le déroulement de l’histoire. Il y a plusieurs manières de découvrir la vérité, à la manière d’un puzzle, et de sauver (ou pas) le royaume. En prime, nous pouvons également nous rapprocher émotionnellement d’un des trois prétendants (Jack, Bunnie ou Sylvester). Sans être véritablement un pur jeu de drague, nouer une relation plus intime a une influence directe sur la fin du scénario. Il faut compter environ entre 1h et 1h30 pour une première route, durée que l’on peut multiplier par deux ou trois pour toutes les finir.

La principale qualité de Jack-In-A-Castle est sa direction artistique, un gothisme décalé aux traits chatoyants bien que l’histoire ne soit pas pour les enfants. Les décors sont particulièrement réussis. Le trait singulier de Nemlei se reconnaît instantanément, on note que Marion a déjà le même regard que l’on retrouvera plus tard chez Leyley. L’histoire est plaisante à parcourir, une sorte de grand théâtre où de nombreux personnages cachent leurs ambitions derrière un masque de façade, à l’image de Jack, dont on ne sait s’il est ou non l’antagoniste. Une écriture simple, directe, des prétendants étranges, une touche d’humour noir, certes un peu longuet et peu profonde, mais parfait pour passer un bon Halloween. Jack-In-A-Castle augure de ce qui fera la marque de fabrique de ses productions ultérieures.

Divilethion
Le deuxième visual novel de Nemlei est sorti un an après le précédent, soit le 28 mars 2020, en pleine pandémie du covid et de confinement pour une bonne partie de la population. N’était-ce pas le meilleur moment pour se lancer dans une histoire aussi macabre que Divilethion, bien protégé chez soi ?
Nous suivons l’histoire du point de vue de Lynn, un jeune Haut Prêtre au service d’un Dieu nommé Divilethion. Ce dernier s’est installé dans un petit village de 400 habitants environ, et le protège occasionnellement selon les demandes de l’Église. Une seule contrepartie : cela requiert un sacrifice humain. Être au service d’un Dieu aussi maléfique et devoir exécuter la sale besogne n’est pas un métier facile, d’autant que Lynn doit également s’occuper de son petit frère dont la relation n’est pas au beau fixe.

J’ai dévoré cette courte histoire, ne durant qu’une seule petite heure en comptant les deux routes à explorer. Avec toute l’expérience accumulée sur Jack-In-A-Castle, je trouve l’écriture de Nemlei bien plus posée et pertinente que son ainé, rendant le récit très lisible et agréable à suivre. On retrouve la même ambiance mi-joyeuse mi-macabre, où la frontière entre le bien et le mal est questionnée par les choix que doit faire Lynn pour protéger son village. Ce dernier est un garçon perché et obnubilé par son culte, au détriment du lien fort qu’il est censé entretenir avec son jeune frère.
Parfois on rit de bon cœur, parfois on est terrifié, il s’en dégage le même sentiment que l’on retrouvera plus tard dans le fameux The Coffin of Andy and Leyley. Par ailleurs, beaucoup des thématiques de ce jeu sont déjà présentes dans Divilethion, voyez plutôt : une relation fraternelle conflictuelle, des négociations absurdes avec un démon, de la parentalité toxique, et des choix macabres à effectuer par le lecteur. Ajoutons à l’ensemble une OST pertinente à l’image de l’œuvre, des thèmes mélangeant clavecin, flute, cloche, orgue ou accordéon, pour une lecture sereine et angoissante à la fois.
Je vous recommande chaudement Divilethion, car facile à lire, même si on peut regretter qu’il soit un peu trop rapide pour développer en profondeur les tenants et aboutissants des choix du joueur. Heureusement, ce léger défaut sera corrigé avec le jeu suivant : Better Half.

Better Half
J’avais certaines attentes en lançant Better Half, car il semble être le jeu le plus plébiscité par les fans de Nemlei. J’avoue ne pas l’avoir trouvé très engageant au premier abord, entre ses couleurs mornes et son chara-design moins inspiré. Pourtant, une fois entré dans l’histoire, le jeu se révèle encore plus addictif que les précédents.
Thiu est un garçon broyant du noir seul dans son appartement, et pour cause : il est en profonde dépression. Avec l’envie de renouer avec son moi d’auparavant, il décide de consulter un mage pour le délivrer de ses pensées sombres. Ce dernier lui jette un sort peu commun : Thiu se divise en deux ! Un Thiu totalement débarrassé de sa dépression, respirant la joie de vivre, et un Thiu encore plus dans le mal-être qu’auparavant. Si le Thiu-happy est logiquement heureux de la situation, le Thiu-malheureux se sent arnaqué et voudrait trouver une autre solution pour aller mieux.

Contrairement à ses œuvres précédentes, Nemlei aborde le difficile sujet de la dépression, en le traitant avec respect et bienveillance. En se côtoyant, les deux Thiu apprennent à se (re)connaître, et tentent de panser leurs plaies sans autre magie que la chaleur humaine et l’affection. L’écriture frontale de Nemlei se révèle juste mettre en relief les difficultés vécues au quotidien avec cette maladie. Le sujet est traité avec sérieux, mais avec cette autodérision et pointe d’humour noir que l’on connaît à l’autrice.
Better Half explore l’idée d’avoir soi-même en tant qu’interlocuteur, pour le meilleur et pour le pire. Le scénario propose trois routes principales, ainsi qu’une mauvaise fin : nous avons d’une certaine manière le choix du destin de Thiu. La romance fait d’ailleurs partie de l’aventure : Thiu peut littéralement finir avec lui-même. C’est la partie qui m’a fait le plus rire, d’autant leurs échanges oscillent entre le trash et l’attendrissant.
La direction artistique, plus sobre que dans les précédentes créations de Nemlei, est un choix parfaitement cohérent avec l’histoire proposée. Les teintes de bleu et de vert sont d’un superbe effet, et nous plongent directement dans l’ambiance mentale de la dépression. Peut-être pourrions-nous regretter un manque d’illustrations au fil du récit, mais les rares proposées sont très réussies, et chargées de sens.

Il m’apparaît clairement que Better Half est un condensé de ce que fait de mieux Nemlei : une écriture taquine, capable de traiter des thématiques lourdes avec respect sans pour autant s’en moquer, une bonne dose d’humour et de pince-sans-rire, et une romance controversée. Tout à fait le genre d’univers que l’on aime parcourir.
Candy Scabs
Cette fois, je dois dire que je suis ressorti déçu de la lecture de ce visual novel. Après Better Half, qui m’avait surpris par sa profondeur inattendue, Candy Scabs propose une aventure trop brève, ni vraiment palpitante ni réellement impactante.
Dans un monde fantastique et terrifiant règne The Void, une entité maléfique. Deux « Nightmares », nommés Slough et Eschar, descendent dans le monde des humains pour leur voler des bonbons afin de les offrir en présent pour l’anniversaire de The Void. Le hasard veut qu’ils arrivent durant la période d’Halloween. Slough rencontrera une jeune fille se faisant passer pour la fée des dents. Cette rencontre aura un impact sur sa vision du monde.

L’histoire se révèle malheureusement très courte : à peine quarante minutes pour terminer les trois routes principales. Le jeu aborde avant tout le sujet de l’amitié et de la confiance, et ce sont les choix effectués autour de ces thématiques qui déterminent l’accès à la good ou à la bad ending. Mais comme les évènements s’enchaînent trop rapidement, en l’espace d’une nuit, cette amitié naissante entre Slough et la jeune fille peine à être palpable. Il est difficile de s’attacher émotionnellement à eux.
En revanche, Candy Scabs gagne à être parcouru pour sa direction artistique, encore plus aboutie que dans les précédents titres. Se déroulant durant Halloween, le jeu propose une belle palette de couleurs orangées, chaleureuses, du plus bel effet. Les décors cartoonesques fourmillent de détails. Je suis conquis par le design des personnages, tout en chibi, ils ont un charme certain.

Je m’excuse si la présentation de ce visual novel est plus courte que les précédentes, mais l’œuvre en elle-même ne m’invite pas à plus d’analyse. Candy Scabs reste donc un petit bonbon visuel à consommer avec plaisir, à condition de ne pas en attendre monts et merveilles.
No-good Noelle
Nous finissons cette rétrospective avec No-good Noelle, sorti en décembre 2022, moins d’un an avant l’arrivée du fameux The Coffin of Andy and Leyley. On y suit Noelle et Ivy, deux amies magiciennes qui aspirent à devenir apprenties fabricantes de flocons de neige. Noelle est issue d’une famille modeste et manque de confiance en elle, au contraire d’Ivy, très déterminée à être sélectionnée. Pourtant, c’est bien Noelle qui est choisie. Cet élément marquera une rupture entre les deux amies. L’arrivée d’un mystérieux personnage nommé Yule compliquera les choses.

Dans ce visual novel, le principal enjeu narratif sera de choisir vers qui, entre Yule et Ivy, Noelle décidera d’orienter ses ambitions. Le jeu explore la manière dont les deux filles réagissent à l’annonce, tentent de recoller les morceaux d’une amitié cassée, découvrent ce qui se cache derrière la gentillesse de façade de Yule.
Je n’ai pas beaucoup apprécié cette histoire dans son ensemble, car moins excessive que les précédentes productions, et souffrant de longueurs pour ce qu’elle propose concrètement, n’exploitant pas suffisamment les thématiques pour en révéler la profondeur.

Un détail reste intéressant à noter : le bébé démon que l’on aperçoit dans un des endings ressemble beaucoup au Seigneur Inconnu de The Coffin of Andy and Leyley. Ce n’est pas une première, car il y avait déjà des similitudes avec le dieu démon de Divilethion. Nemlei semble apprécier la réutilisation de certaines identités graphiques d’une œuvre à l’autre, installant une véritable cohérence artistique au sein de son univers.
Conclusion
À travers ces cinq productions, on comprend mieux la manière dont Nemlei a agencé son futur chef-d’œuvre, The Coffin of Andy and Leyley. Dès ses débuts, chaque visual novel aborde des personnages et des relations qui n’entrent pas dans les normes sociales, dans l’idée de proposer un divertissement sans tabous. Les notions de bien et de mal sont abordées sans jamais prendre parti, si ce n’est en laissant le lecteur tracer lui-même sa route. Mais s’il y a bien une chose qui n’a pas changé depuis son premier titre, c’est son style artistique si singulier, à la fois coloré et décalé. Certains jeux ne possèdent que très peu de CG, mais fort heureusement, Nemlei en développera bien plus pour The Coffin of Andy and Leyley. Au final, mon cœur balance entre Divilethion et Better Half comme visual novel favori.
Pour terminer avec cet article, je trouve que la qualité des récits n’est pas toujours constante. On constate en lisant les avis des lecteurs sur le net, que les préférences varient d’un joueur à l’autre. La preuve que c’est bien à vous de vous faire votre propre avis sur la question.
Pour aller plus loin :
– Wiki de Nemlei, avec un lien vers les sprites de tous les jeux.




Ajouter un commentaire