Nous, chroniqueurs, connaissons très bien la difficulté d’écrire à propos d’une œuvre si géniale qu’on ne sait par où commencer. Avec cet article, je souhaite vous convaincre de découvrir Sidooh, un manga historique dépeignant la chute des samouraïs, tout en ayant conscience de ne pas pouvoir lui rendre justice par mes mots. J’ai découvert ce manga durant mes années de lycée, sans me douter qu’il deviendrait aujourd’hui l’un de mes mangas préférés.
Durant des années, j’ai fait modestement sa promotion sur les forums de discussion pour tenter de lui offrir la visibilité qu’il mérite. Malheureusement, les ventes en France n’ont jamais suivi, et nous parlions alors de moins de 500 exemplaires vendus par volume. Après une longue agonie, son éditeur Panini Manga a décidé de mettre en hiatus la publication au tome 14. Heureusement, quelques années plus tard, le directeur éditorial Masahiro Choya reprendra en main le fond du catalogue et proposera une réédition complète de ce titre, comprenant les 25 volumes de la série, 26 même en comptant son spin-off Sidooh Sunrise.
Attention, Sidooh est un manga violent aussi bien graphiquement que psychologiquement. Il est destiné à un public adulte et averti. Veuillez passer votre chemin si vous ne vous sentez pas prêt à y faire face.

Le prologue de cette grande fresque s’étale sur trois volumes. Nous nous situons à la fin de l’époque Edo, à une ère de grands bouleversements sociaux. Nous y découvrons le destin des frères orphelins Yukimura : Shotaro, 14 ans, et Gentaro, 10 ans, faisant vœu de survivre à tout prix durant cette ère mouvementée et ayant l’idée de devenir samouraïs pour mieux se protéger. Ils croiseront le chemin de Kiyozo Asakura, un bandit qui les fera entrer dans la secte des “cœurs purs”. Naïfs, ils découvriront que la secte se révèlera bien moins accueillante que prévu, les frères subiront en peu de temps des expériences parmi les plus viles, comme le meurtre, le viol ou la torture. D’un seul coup, ils sont lancés dans le grand bain du monde des adultes, où la manipulation et la violence sont monnaie courante pour survivre.
La tension monte en puissance jusqu’au climax dans le troisième volume, où une scène en particulier marque au fer rouge la perte de l’innocence pour les frères Yukimura. Cette introduction m’avait profondément frappé lorsque je l’ai lue en 2007. Et même en la relisant cette année, en 2025, j’angoissais en contemplant passivement le malheur de ces enfants.

Deux ans plus tard, en l’an 7 de l’ère Ansei (1860), la guerre civile fait rage entre les partisans de l’Empereur et le Bakufu, les partisans de l’ouverture du Japon aux étrangers. Nos jeunes Gentaro et Shotaro, ayant appris l’art du sabre, sont recrutés par Kiyozo avec trois autres combattants pour former un groupe de mercenaires nommé Byakurentai, avec comme objectif secret de mettre fin à la guerre. L’histoire prend de l’ampleur, nos protagonistes vont traverser l’intégralité de cette période de bouleversements en prenant part, plus ou moins directement, à des événements clés de l’Histoire. Il n’est donc pas rare de côtoyer des figures historiques telles que Sagawa Kanbei d’Aizu, Shinsaku Takasugi de Chôshû ou Tokugawa Iemochi du shogunat de Tokugawa.

Les lecteurs habitués au mangaka Tsutomu Takahashi ne seront pas surpris par le ton employé pour narrer ce périple, sans aucune concession graphique ni morale. Le meurtre de sang-froid ou le viol nous sont présentés brutalement, inspirant horreur et dégoût, comme si le lecteur vivait ces instants aux côtés des frères Yukimura. À travers eux, on découvre le monde réel où la loi du plus fort règne. Paradoxalement, le jeune Shotaro est admiratif de ces combats de sabre où l’on met sa vie en jeu.
Avec la rencontre du mercenaire Kiyozo dans les premières pages, Tsutomu Takahashi délivre rapidement des clés de lecture autour de l’ambiguïté du sentiment entretenu par les frères Yukimura : mercenaire ou samouraï, finalement, n’est-ce pas la même chose ? Pour survivre, il faut tuer, quoi qu’il arrive, parfois même en bafouant son honneur. Dès lors, la question se pose : qu’est-ce que c’est qu’être samouraï durant la révolution de l’ère Meiji ?

Si Shotaro garde la tête froide en toutes circonstances, son frère Gentaro a radicalement changé suivant les expériences traumatiques narrées dans le prologue. Il est devenu arrogant, impulsif et provocateur, se considérant comme le plus fort de tous les bretteurs, un comportement cachant volontairement ses vulnérabilités aux yeux de tous. Plus tard, pour surpasser les nombreuses épreuves que le destin lui réserve, il devra apprendre à se contenir. Soit dit en passant, c’est mon personnage préféré du manga, et l’un de mes préférés tous mangas confondus.
À travers ces deux personnalités aussi différentes que complémentaires, le manga questionne l’honneur et la morale au milieu d’une époque de chaos, où le peuple ne peut saisir les enjeux derrière les conflits. Face à des ambitions politiques en perpétuelle évolution, la peur de l’étranger, de la modernité et de l’avenir, le guerrier doit sans cesse redéfinir son devoir de loyauté envers sa patrie, son clan, son seigneur ou sa famille.

Nous, lecteurs, connaissons naturellement l’issue de toutes ces guerres : le déclin de la caste des samouraïs. Le destin des frères Yukimura et des nombreux protagonistes qui évoluent autour d’eux est déjà scellé, leurs actes étant vains. Nous assistons, impuissants, à la fin d’un monde. Les victimes sont ces hommes, souvent les plus démunis et manipulables, au profit des ambitions des plus puissants qui renforceront le Japon autour d’une nouvelle caste dominante inspirée de l’Occident. En ce sens, Sidooh est un drame historique.

La tension est palpable tout au long du récit, à la fois grâce à la narration maîtrisée du mangaka et à notre regard moderne sur ces événements survenus il y a un siècle et demi. Leurs décisions, qui nous semblent aujourd’hui suicidaires, dévoilent une époque où leurs idéaux nous paraissent vains. Une scène particulière a retenu mon attention à ce stade, celle du rituel du seppuku.
Concernant les frères Yukimura, le bushido est une épée à double tranchant : il leur offre les outils pour survivre, mais les enferme aussi dans un cycle de violence dont ils ne peuvent s’échapper. De nombreuses vies auraient pu être épargnées si le bushido n’avait pas imposé d’honorer son seigneur jusqu’à la mort.
Malgré l’amertume que le lecteur peut ressentir en tournant les dernières pages de cette grande aventure, le manga parvient à célébrer la vie dans son sens le plus noble. À travers le sabre, chacun cherche à donner un sens à ses actions, à son existence. Le message transmis dans ce finale, d’une intensité émotionnelle rare, offre une lueur d’espoir après tant de destructions, tout en saluant l’honneur du bushido et sa transmission aux générations futures.

Je ne m’attarderai pas ici sur le talent graphique de Tsutomu Takahashi, déjà reconnu de tous. De l’avis des proches de l’auteur, son trait nerveux correspond parfaitement à l’atmosphère du Bakumatsu. Je ne saurais les contredire, car Sidooh est à mes yeux l’un des plus beaux mangas jamais créés.
J’ai toujours pensé que le mangaka savait parfaitement capturer des regards perçants, intenses, démontrant une force de caractère. Autre particularité, et plutôt rare dans le milieu, ses personnages ont des traits asiatiques. Lorsque les protagonistes sont mis en scène à côté des étrangers débarqués des vaisseaux noirs, la différence est palpable, aussi bien en termes de stature que de physionomie. Dans Sidooh, les personnages semblent indissociables des décors dans lesquels ils évoluent, dessinés sur le même plan avec la même attention. Une immersion nous faisant assister à un véritable film de samouraïs. L’ambiance me rappelle l’univers des films d’Akira Kurosawa.

Pour la nouvelle édition de Sidooh, Panini a décidé de reprendre le travail effectué sur les 14 volumes précédemment publiés, sans se limiter à une simple relecture. Nous avons au total quatre traducteurs qui se sont succédé sur le projet. Malheureusement, quelques coquilles subsistent dans ce travail collaboratif, notamment des incohérences d’adaptation des noms propres. Le groupe du Byakurentai, introduit dès le tome 3, a été traduit par “bataillon blanc” dans les tomes 10 à 13. Plus problématique encore : le célèbre Shinsengumi a disparu, remplacé par le “nouveau bataillon d’élite”. Ces erreurs sont regrettables, car autant l’adaptation de Byakurentai se justifie, le Shinsengumi est un nom connu de tous, une milice ayant un rôle historique réel.
J’ai aussi quelques regrets concernant la couverture, qui passe d’un jaune pétillant fidèle à la version originale à un noir bien moins inspirant. Cela dit, je me souviens d’un ancien tweet de Panini mentionnant que les modifications apportées à la couverture de Soul Keeper, un autre titre de Tsutomu Takahashi, relevaient d’une volonté de l’éditeur Shueisha. Peut-être en est-il de même pour Sidooh ?

La violence omniprésente dans Sidooh est le reflet d’une transition brutale entre deux Japons en à peine quelques années. En déconstruisant le mythe du samouraï, le manga nous interroge sur la valeur de nos loyautés et le sens de notre existence durant une ère en pleine mutation. Une œuvre indispensable pour les passionnés de sabres et d’histoire. À mes yeux, un authentique chef-d’œuvre.
Pour aller plus loin :
– Interview de Tsutomu Takahashi par l’ACBD
– Historique de La Restauration de Meiji.
– Historique de Le choc des vaisseaux noirs du commodore Perry.
– Interview de Masahiro Choya en 2021 sur Le Cri du Mochi.
Titre VO : 士道
Auteur : Tsutomu Takahashi
Genre : Samouraï, drame, historique
Éditeur : Shueisha (Japon), Panini (France)
Nombre de volumes : 25
Première publication : 2005




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